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Du sable sous mes pieds

« Je me demande si ce n’est pas ça, le vrai, le très grand amour : deux êtres qui ne se rencontrent pas. »

R. Gary – La Danse de Gengis Cohn

La première fois que je t’ai vu, j’étais accompagnée. C’était à un dîner chez un de tes amis, un de tes meilleurs amis pour être plus précise. Je suppose qu’il t’avait invité pour avoir ton aval sur ma personne, sur mon cul à tout le moins.

Je n’étais pas là pour toi. Tu m’as pourtant déconcentrée en un seul regard. Mais, je n’étais pas, là, pour, Toi. Je me le suis martelé toute la soirée, tu sais ?

J’étais moi-même venue avec une amie à la demande de notre hôte. De toute évidence pour t’occuper dans la perspective d’une migration vers sa chambre. A l’époque, j’étais beaucoup plus jeune, probablement plus docile, plus inconséquente en tout cas, c’est certain. Bref, j’étais venue avec une amie pour te distraire tandis qu’un autre m’embrassait.

Las, tu nous avais interrompus, entrant sans frapper et simulant la surprise. Oh pardon !

Je sais désormais, après t’avoir croisé depuis près de 10 ans, avoir pu observer tes réactions, tes rites et tes manies, que c’était – bien sûr – volontaire. Te souviens-tu seulement ?

La seconde fois, c’était quelques semaines plus tard. Même lieu. Mêmes convives. Je me souviens qu’on avait diné d’un poulet au fromage blanc. C’est drôle comme certaines choses nous marquent, et d’autres non. J’ai oublié les noms et visages des autres invités mais le menu est resté gravé dans ma mémoire. Je me rappelle aussi m’être terriblement ennuyée. M’être demandée pourquoi j’étais là. D’être repartie en me disant qu’il y avait eu un problème d’ordonnancement, qu’il aurait fallu rebattre les cartes, que rien, ce soir là, n’avait eu le moindre sens. Ton ami aussi commençait à se lasser, du reste. Mais qu’est-ce que je foutais là, au lieu d’être dans tes bras ?

La troisième fois qu’on s’est revus, c’était au moins une année après cet effroyable dîner, au cours d’une énième soirée. Je ne connaissais personne. C’est un peu une de mes spécialités d’ailleurs, d’accepter des invitations, tout en sachant que je prends le risque de finir par siroter un gobelet de rosé tiède dans un coin, feignant l’air aspiré par mes pensées.

Je ne suis pas vraiment sauvage pourtant, mais disons que je suis inconstante. Je suis capable du pire comme du meilleur. Je peux être terriblement sociable, et alors finir la soirée avec 15 nouveaux amis Facebook au compteur, danser sur les tables, rire franchement avec de parfaits inconnus (mes nouveaux amis), voire, les jours les plus fastes, consoler les peines de cœur des autres filles présentes.

Parfois à l’inverse, je n’en suis pas capable. Alors engluée dans une timidité gauche, je me contente de balbutier quelques mots, de me faufiler péniblement pour attraper deux cacahuètes, pour enfin gagner un recoin sombre où patienter jusqu’à ce que je puisse m’éclipser poliment. J’envie alors ces filles capables de danser sur les tables, de rire franchement avec de parfaits inconnus ou d’écouter aimablement leurs semblables se confier sur leurs peines de cœur.

Ce soir là, étant dans un de ces jours de peu, j’avais pensé que tu ne me reconnaîtrais pas et n’avais donc pas jugé bon de venir te saluer. Tu m’avais détrompée en venant m’embrasser amicalement. Comme je ne décrochais pas deux mots, tu avais fini par disparaître, happé par une fille que j’avais trouvée plus belle que moi. J’avais décidé de rentrer quelques minutes plus tard, tandis que tu l’embrassais à pleine bouche. Elle n’était pas si jolie, pourtant.

Contre toute attente, tu m’avais écrit le lendemain, pour me demander de te pardonner de ne pas avoir pris le temps de plus me parler. Trop de monde, être partout et nulle part, la musique trop forte, tout ça, tout ça… Aucun souci, je me suis bien amusée !

Puis d’autres fêtes, d’autres sourires confus, d’autres messages maladroits, d’autres non-dits. Se sont ainsi écoulées sept années.

Sept années au cours desquelles nous n’avons fait que nous croiser. Nous rapprocher, pour mieux nous éloigner, puis nous retrouver, et de nouveau nous séparer. Vague qui se forme, se dresse fièrement, se rompt férocement contre les rochers, et se retire lentement tout en striant le sable. Vague qui nous ramène toujours l’un vers l’autre, avant de nous emporter loin de l’autre au gré des courants.

Bien sûr au cours de ces années, nos mains, nos lèvres, nos corps se sont touchés… mais plus comme on se frôle dans une foule compacte. Nous étions toujours trop en couple, ou pas assez sérieux. Mais nous étions là, imperceptibles et patients, imprégnés dans nos chairs et nos mémoires. J’ai peuplé tes insomnies, tu m’as chuchoté des airs suaves de Miles Davis, j’ai enterré tes messages sous d’autres en piles, tu as disparu cent fois pour mieux réapparaître dans un haussement d’épaules.

Nous n’avons fait que nous manquer.

Plus récemment, nous nous sommes revus un peu, puis très régulièrement. Nous nous sommes retrouvés dans le même lit, à écouter des disques de Duke Ellington, à refaire le monde (le grand et le petit), et à baiser aussi. Je me suis laissé bercer, allongée dans ton hamac, les pieds traînant nonchalamment dans le vide, fixant le plafond défraîchi, tandis que tu me contais des histoires d’art contemporain, de galerie, de famille, d’ennui et d’envies. C’était bien, vraiment, mais pas suffisant.

Surtout, tout cela avait une saveur amère, pareille à celle d’un café de station service pris à la va-vite avant de redémarrer en trombe pour atteindre sa destination avant la tombée de la nuit. Nous le savions tout deux, ceci n’était qu’un entre-deux, et bientôt tu devrais repartir, parce que c’était prévu, à défaut d’être voulu.

Ainsi te voilà, de nouveau, loin de moi. Alors bien sûr, tu continues à m’envoyer mille baisers nocturnes, parfois même des réservations d’avion, et autres promesses de ballades en Fiat 500 sous la torpeur piémontaise. Bien sûr que je te manque, mais de ces jolis serments de nuit, ne reste plus au petit matin, que l’odeur âcre des cendres d’un feu éteint.

Certes, je reste ton phare, scintillante lumière persistante, qui t’attire vers la rive, te guide et t’extirpe hors de la rage de tes tempêtes noctambules. Oui, je suis ton phare, celle qui se dresse, fière et solitaire, au milieu des tréfonds de ton âme. Ma lueur veille sur tes angoisses, telles d’effroyables marins luttant contre les flots, mais jamais ne dépasse les limites de mes côtes.

Pleutre, je préfère en effet contempler la mer, les deux pieds ancrés dans le sable. Voilà pourquoi, je vais rester sur le bord, à doucement laisser l’eau s’insinuer puis filer entre mes doigts de pieds. Simplement debout sur le rivage, à te faire de grands signes de la main, tandis que tu t’éloigneras encore plus au large.

Je n’y peux rien, pardonne moi, mais je n’ai jamais vraiment été rassurée lorsque je n’ai plus pied. Je n’y peux rien, pardonne moi, mais je n’irai pas à Turin.

Amis vraiment

Amitiés sincères

« Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent »

G. Apollinaire – Cors de chasse

J’étais sincère, tu sais. Vraiment. J’étais sincère, quand je t’ai dit que nous pourrions devenir amis.

Je le pensais dur comme fer, j’avais envie d’y croire, et j’aurais même pu me battre pour.

Et puis, comme toutes les promesses qu’on s’est faites, ma bonne volonté s’est évaporée. A l’instant même où, je t’ai entraperçu, de dos, dressé face à cet alignement de bouteilles. Agitant ta tignasse châtain, tu scrutais chaque étiquette et jetais vaguement des œillades à ta montre, te demandant si j’allais finir par arriver, oui ou merde, car tu t’étais juré de te coucher tôt (pour une fois).

Si je n’ai aucune mémoire des prénoms, j’ai celle des gestes. Depuis toujours, je reconnais les gens à leur allure. A une façon de se mouvoir, de passer une main derrière une nuque, à une démarche, à un haussement d’épaules, parfois même seulement, à une cigarette tenue du bout des doigts. Je peux identifier quelqu’un en ne voyant qu’une parcelle de sa peau.

Ce soir là, donc, tu te détachais de la foule par ta simple manière de déchiffrer un étal de bouteilles de vin. Certainement parce que je t’ai déjà admiré, de dos toujours, à scruter le liquide ambré de cent flacons de Cognac. Je suppose.

Tu t’es finalement retourné, et, à travers les visages des personnes qui s’interposaient entre nous, tu m’as reconnue. Tu n’as semblé ni ravi, ni ému. Tu m’as simplement vue. Peut-être as-tu immédiatement discerné, au fond de mes yeux, que je venais sur le champ de renier tous mes serments ? Que j’allais vouloir jouer, tricher même, car j’ai depuis longtemps déchiré les règles du jeu.

A l’origine de ce moment, il y eut tout d’abord un appel nocturne de ta part, quelques semaines plus tôt. Certes, ce n’est pas exactement l’origine de cette histoire, mais tu la connais déjà, et elle a, tu en conviendras, assez peu d’intérêt.

A l’origine donc, il y eut une nuit et un revirement. Il y eut moi, allongée sur le ventre, regardant, interdite, ton numéro s’afficher au bout de mon bras. Moi, fixant mon téléphone vibrant, tel un petit animal à la lente agonie duquel j’aurais assisté, paralysée. Moi, te résistant, pour une fois. Moi, ne te répondant pas. Non.

Puis, le répondeur sursautant et moi, fébrile, sautant sur l’appareil pour entendre ta prose. Moi, t’écoutant débiter une sombre histoire de clés perdues et de canapé. Tu as par le passé été plus inspiré…

Au lever du jour, comme je le fais si bien, j’avais toutefois culpabilisé et t’avais écrit quelques mots pour m’enquérir de ta survie à la nuit. Comme tu le fais si bien, tu m’avais répondu plusieurs heures plus tard, de façon lacunaire et désinvolte. Il avait fallu moins de dix échanges pour que tu avoues n’en vouloir qu’à mon cul. Les jeux sont faits.

Nous voici donc revenus à la case départ, à ceci près que cette fois, je ne ressentais plus rien pour toi, et que toi, tu avais le cœur brisé. Elle était partie, et tu te noyais dans des verres de whisky. Elle était partie, et passant en revue ton catalogue de prétendantes, à la lettre V (en fin de répertoire donc), tu t’étais remémoré nos joyeuses nuits. Elle était partie, et tu revenais, parce que c’est toujours plus facile de chasser le gibier lorsqu’il est apprivoisé. La triche, encore.

Faisant preuve d’une once d’amour propre, je t’avais néanmoins opposé un refus, une fois, puis deux. La troisième fois, surtout pour la forme, d’accord. Tu avais déjà gagné et tu le savais très bien. Mais toi, comme moi, faisions semblant de croire que les dés n’étaient pas pipés. Tu cherchais à te servir de moi pour te rassurer et panser tes plaies, je comptais bien me servir de toi pour épancher mes envies. Donnant-donnant, pas de perdant.

S’en étaient suivies des semaines à se chercher, de multiples réclames insomniaques, portes ouvertes enfoncées et autres coups d’épées dans l’eau.

Quand j’ai finalement croisé ton regard, dans ce bar à vin surchauffé, tu avais entre-temps asséché tes larmes et déjà trouvé une remplaçante à ta dame de cœur. Tu as cette aptitude versatile à être capable au matin, de geindre sinistrement tel un loup blessé au flanc, et avant même la tombée de la nuit, de chanter les louanges de ta dernière conquête tel un rossignol ravi. Tes complaintes comme tes cantiques ne valent rien, mais ils ont le mérite d’être bien joués.

Je me suis donc assise en face de ton sourire insolent. Nous avons échangé quelques banalités, sur nos amourettes, nos carrières respectives, nos envies et nos peurs. Nous avons ri, nous avons joué à celui qui craquerait le premier. Je me foutais bien de l’avertissement que tu m’avais glissé entre deux gorgées de vin, consistant à m’annoncer que tu avais fait une rencontre « décisive ». Encore ?

Finalement, fatalement, nous nous sommes embrassés. Ou bien t’ai-je embrassé et t’es-tu laissé faire contre ton gré ? L’honnêteté intellectuelle voudrait que j’admette que tu t’es subtilement débattu. L’honnêteté émotionnelle voudrait que tu avoues qu’il s’agissait surtout d’une grotesque simulation de ta part. Soit, j’ai donc, de force, apposé mes lèvres sur les tiennes, et glissé ma langue entre l’interstice de tes dents. Tu avais ce soir là, un goût de tabac blond, d’inachevé et de Bourgogne légèrement bouchonné.

J’ignore lequel de nous deux a perdu ou gagné, au moment je me suis hissée sur la pointe des pieds pour atteindre ta bouche. Je sais seulement que j’étais sincère, vraiment, quand je disais que nous pourrions être amis. Naïvement, j’ai toujours pour ta gueule de marquis d’opérette et tes manières de Rastignac, une tendresse infinie. Je t’adore autant que tu m’exaspères. Et ce sont des mots d’amour, je crois…

Je dois toutefois admettre que tu avais raison. Ce désir si fort qui nous a unis un temps, et nous lie semble-t-il encore, paraît empêcher toute amitié sincère. Notre duo est intrinsèquement placé sous le signe de l’ambigüité.

Je me dis cependant qu’un jour, quand ton dos aura cédé sous le poids de ton égo, que les rides m’auront ensevelie, que nous aurons épuisé nos vies dans des histoires indigentes, qu’il ne restera ni espoir, ni envie, alors peut-être que ce jour là, peut-être, nous pourrons être amis.

« Ne regrette pas ce qui t’a fait sourire », ai-je lu un jour en croquant dans un fortune cookie. « Ne regrette pas ce qui t’a fait jouir », t’écrirais-je aujourd’hui, si nous étions amis.

mauvaise fille

Les mauvaises filles

« Je n’exhibe jamais ma vulgarité, j’attends qu’elle se manifeste d’elle-même » C. Bukowski

– « Ça suinte ». Il venait de t’interpeller à travers le bar et te dévisageait désormais avec aversion.

– « Pardon ? »

– « Tu suintes, tu pues le cul ! », avait-il répété avec véhémence. Il t’avait craché cela en pleine face, comme il l’aurait fait d’un glaviot.

Tu t’étais figée, et avais alors délicatement souri à l’invectiveur. Tu t’étais approchée nonchalamment de lui, avais doucement incliné la tête vers sa joue couperosée et lui avais susurré à l’oreille, en prenant bien soin de détacher chaque syllabe : « Je sais. C’est comme ça. Ça a toujours été comme ça et ça sera toujours comme ça ». Il avait été surpris par ta désinvolture, le con.

Ce genre de scène, à quelques variantes près, tu en as déjà vécu des centaines. Tu en vivras d’autres et tu t’en moques un peu.

Tu es ce qu’on appelle couramment une dépravée, une radasse, une salope, une allumeuse ou encore une traînée. Moi, je préfère nous nommer les mauvaises filles. J’y vois des herbes folles asphyxiant les jolies fleurs.

Pourtant, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec le sexe, tu le portais déjà en toi dans tes tendres années, et tu pourrais être encore vierge que ça rayonnerait quand même de toi. Ça, c’est cette lueur particulière au fond de tes yeux, c’est la superbe qui accompagne chacun de tes gestes, c’est l’éclat particulier de ton rire, c’est l’odeur fauve qui émane de ton corps. Tu es née comme ça et tu crèveras comme ça.

C’est ainsi. Tu auras passé ton enfance à griffer les fillettes et à t’écorcher les genoux en suivant les garçons jusqu’en haut des cimes. Tu auras passé ton adolescence à raccourcir tes jupes, à affûter tes regards pénétrants, et à t’habituer, bravache, aux regards haineux des autres filles. Tu auras, d’expérience, vite assimilé que les autres femmes sont pires que les hommes. Elles te détestent par instinct et te rêvent au bûcher.

Marie, tes parents ont-ils inconsciemment choisi ce prénom et en saisissent-ils aujourd’hui toute l’ironie ? Je me souviens qu’un jour, tu m’avais raconté, les larmes aux yeux, comment ton père t’avait contemplée avec fascination alors que tu enfilais ta première paire de talons hauts et que tu tournais fièrement sur toi-même. Il est probable que ce jour là, tu as véritablement pris conscience de notre malédiction. Du haut de tes 15 ans, et 9 cm, tu n’avais encore rien expérimenté et pourtant, devais déjà assumer le lourd tribut de ta race.

Oh certes, au début, tu as bien essayé de le cacher… mais pas plus qu’on ne peut masquer la grâce, on ne peut dissimuler le vice. Tu as tenté de le camoufler sous des airs de garçonne, de rester en retrait de la meute, mais ce fût peine perdue. Ils le sentaient en toi, comme la brebis devine le loup tapi à l’orée du bois. Tu as donc, de guerre lasse, fini par cesser de lutter et par t’abandonner à ta nature.

Tu as dès lors suivi l’itinéraire classique des mauvaises filles. Tant qu’à être désignée coupable d’un crime, autant l’avoir commis. Tu t’es ainsi perdue dans les bras d’hommes plus ou moins bien intentionnés à ton égard, fuyant les amoureux et privilégiant les vils. Tu as offert tes charmes aux moins-disants, parce qu’il fallait ternir cette aura maléfique, l’ensevelir sous des mains sales, l’étouffer sous le poids d’inconnus. Tu pensais, encore, naïvement, être en mesure de t’en délester. Pourtant à chaque fois que tu faisais mentir ton prénom, c’était une braise que tu attisais, nourrissant involontairement le feu qui s’embrasait en toi.

J’aurais voulu te rassurer, te dire que ça finirait par passer avec les années, que cette flamme s’estomperait à défaut de se consumer, et que bientôt, promis, tu n’aurais plus à supporter les regards pesants des hommes, ni à subir les attaques des braves filles. J’aurais aimé te montrer l’exemple, m’assagir ou mûrir, me lover dans l’ennui d’une vie facile et sans aspérités, mais je n’ai pas eu ce choix… C’est une croix, un fardeau à porter, le prix à payer d’un héritage ancestral, de cette époque maudite, où les femmes comme toi et moi, dansaient nues autour de feux ardents et à gorges déployées, crachaient des serpents en renversant leurs têtes en arrière…

Je sais que parfois tu te sens honteuse d’être une mauvaise fille. Pourtant, ma douce, ma sœur, qu’est-ce que ça peut faire au fond, qu’ils ne t’épousent pas, qu’ils t’espèrent sans lendemain, qu’elles t’envient ou te jugent ? Tu brilles comme un astre dans l’obscurité de leurs nuits. Ils tournent autour de toi, comme mille insectes insignifiants, attirés par la lumière de ton corps, et se brûlent les ailes lorsqu’ils te frôlent.

Tu es ce que tu es. Ça se dégage de toi et tu n’y es pour rien. Alors cesse de t’excuser d’exister.

Comme toi, j’ai essayé de me renier, j’ai essayé, vraiment. J’ai aimé des gentils garçons, j’ai joué le rôle de la femme parfaite (j’ai même fait des gâteaux le dimanche), j’ai arrêté de danser avec mon âme, comme une pute, comme ils disent, j’ai refermé mes cuisses, j’ai étouffé mes fureurs et mes envies.

Mais l’illusion s’est rapidement dissipée. Paf, a fait en explosant, la bulle de chewing-gum de l’ingénue hâbleuse.

J’ai arrêté de museler mes passions, elles avaient plus à dire que moi.

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L’art familial de la fuite

« Dans ma famille, il y a des semelles de plomb, qui entraînent par le fond, et des ornements de plumes qui frémissent au vent » N. Lapierre – Sauve qui peut la vie

Jeanne s’est évaporée voici bientôt quatre ans. Elle a disparu dans les brumes de sa mémoire, comme son père l’avait fait, près de 75 ans plus tôt, dans les flots de l’Atlantique. Il faut croire que la fuite est un rite familial.

Certains héritent d’un nez aquilin, d’autres d’un port de reine, ou encore d’un cynisme amer. Mes ancêtres, eux, m’ont transmis une propension à la disparition. Nous sommes, génération après génération, des âmes instables qui finissent toujours, d’une manière ou d’une autre, par répondre à l’appel du large. Un tour de piste et puis s’en va.

Jeanne, donc, est déjà partie. Tout son être nous a abandonnés depuis bien longtemps, nous laissant démunis face à une inconnue aux traits familiers. La femme qui est restée n’a rien à ajouter, elle ignore à qui appartiennent ces visages qui défilent régulièrement devant elle et les oublie, de toute façon, aussitôt. Elle est venue de nulle part, s’est murée dans un silence inconscient et semble désormais attendre sobrement l’heure de son prochain départ.

Elle ne nous reconnaît pas, nous ne la connaissons pas et tandis qu’elle, s’en moque, nous, nous désespérons.

Jeanne a rejoint son père, Charles, dans les embruns du passé composé. Je suppose qu’elle se promène au milieu des rizières en Chine, que son arthrose la fait un peu souffrir à cause de la mousson, et qu’elle commence à se lasser de tout ce riz (elle n’a en fait jamais vraiment aimé ça). Je l’imagine souriante, assise dans un fauteuil abîmé, entourée d’enfants aux yeux bridés, mais aux faces singulièrement constellées de mille taches de rousseurs. Je la vois les appeler « mes enfants » en caressant tendrement leurs cheveux de jais. Elle doit être là bas, oui, avec cette autre famille qu’elle a si souvent fantasmée.

Elle me parlait souvent de cet arrière grand-père marin, le faisant tantôt passer pour un superbe aventurier, tantôt pour un sublime salaud, un père absent, un égoïste impénitent.

Je ne veux pas juger, surtout à contretemps, mais de toute évidence, Charles était surtout un bel escroc. Il avait pris la mer un matin, et sans l’ombre d’un remord, avait laissé sur le port, femme et enfants, à espérer son retour pendant près d’une décennie. Disparu en mer.

Mon arrière grand-mère, Léopoldine, à seulement 27 ans, un enfant en bas âge dans chaque main et un dernier au chaud, avait alors dû endosser trop tôt le lourd fardeau du veuvage. Jeanne avait 5 ans quand son père avait été officiellement déclaré mort.

S’en étaient suivies des années difficiles où la famille avait tenté d’ignorer la faim, en mettant en gage auprès du Crédit municipal de Nantes, le peu de biens qu’elle possédait. Léopoldine était devenue une couturière assez médiocre, et ne pouvant plus assumer son dernier, l’avait confié à l’assistance publique. Le petit, turbulent, avait fini au cachot et succombé à la fièvre après avoir été mordu par les rats. Jeanne me l’a raconté cent fois, ce petit frère mort à l’âge de 7 ans, abandonné par les adultes et retrouvé inerte sur le sol froid et crasseux d’une cellule. Si elle n’avait eu les larmes aux yeux à chaque fois, j’aurais probablement simplement pensé que cette histoire ressemblait à s’y méprendre à un mauvais Dickens.

Là où Charles a gagné en superbe, c’est qu’il ne s’est pas contenté de disparaître, non… il a eu l’outrecuidance de réapparaître.

Ainsi, très tôt, par un de ces matins blancs recouverts d’une fine couche de rosée gelée, alors que Jeanne touillait mollement son café au lait, que Léopoldine finissait de réajuster ses cheveux en chignon, et que chacun s’éveillait sans réelle conviction, on avait frappé.

Surprise que quelqu’un se présente aux aurores, et devinant peut-être inconsciemment que quelque chose de grave était sur le point de se jouer, la maison s’était brusquement tue, laissant en suspens tout mouvement. Toc toc toc, avait alors fait de nouveau la porte, un peu plus fort.

Jeanne avait jeté un regard inquiet à sa mère. Et bien, va donc ouvrir bécasse !

Toc toc toc, insistait-on, tandis que la petite se dirigeait vers l’entrée. De l’autre côté se tenait un homme approchant de la quarantaine, la face burinée par le vent marin et déformée par un sourire approximatif. Charles était de retour après près de dix ans d’absence.

Sa fille, bien évidemment, sa toute petite fille qui s’était depuis changée en femme, le dévisageait, tentant désespérément d’identifier l’inconnu qui se dressait devant elle. Léopoldine qui suivait, elle, l’avait immédiatement reconnu. Charles

Son Charles. Dix ans en arrière, dix ans à fixer l’horizon, dix ans à affronter la vie seule. Dix ans moins un enfant, dix ans plus un fantôme.

Il avait tendu les bras vers elle, laissant tomber les tissus bigarrés qu’il tenait, et l’avait attirée contre son torse, puis serrée, serrée, serrée si fort, comme pour lui faire la promesse de ne plus jamais repartir. Léopoldine était désemparée, elle ne cessait de pleurer tout en lui souriant, lui agrippait le visage et le fixait longuement pour s’assurer que c’était bien son mari. Elle l’embrassait, le couvrait de baisers, l’ensevelissait sous un amour qu’elle avait dû contenir pendant une décennie. Puis, subitement, elle s’était dégagée de son étreinte et l’avait giflé sans ménagement. Salaud, où étais-tu tout ce temps ?!

Jeanne assistait perplexe à la scène, sa jeune sœur cachée derrière elle. Dis Jeanne, c’est qui le Monsieur ?

Charles leur raconta alors, comment son bateau avait été pris dans une terrible tempête, comment les hommes avaient lutté, bravant la fureur des vagues, comment une fois le pire passé, ils n’avaient su se repérer, et comment après des jours de dérive, ils avaient finalement accosté sur les rives chinoises.

Bien sûr, tout cela n’avait aucun sens. Qui pourrait croire qu’on arrive en Chine en partant de Nantes sans le vouloir vraiment ? Qui, surtout, pourrait gober, qu’on peut rester presque dix ans coincé à l’autre bout du monde, sans pouvoir ni rentrer au bercail, ni donner signe de vie ?

Pourtant, ni Léopoldine, ni ses filles, ne semblèrent douter un instant des chimères de mon arrière grand-père. Son histoire nous a ainsi été contée mille fois, tous réunis autour du feu, les parents buvant du café brûlant dans de fines tasses de porcelaine chinoise, les enfants se couvrant la tête de larges chapeaux coniques en bambou, vestiges de l’Odyssée de Charles.

En grandissant, en ressentant à mon tour cette envie furieuse de disparaître, j’ai commencé à douter que mon arrière grand-père ait jamais mis un pied en Asie. Peut-être a-t-il vraiment gagné la Chine sur un navire de marchandises, mais il me semble plus que probable qu’il a seulement écumé les bars à putes de Nantes pendant près de dix ans. Ma théorie intime, c’est qu’un matin, étouffé par la vie, par son quotidien et ses ennuis, il a préféré fuir.

Cet après-midi, en regardant ma grand-mère hésiter entre deux pâtes de fruits, je me dis que finalement, elle est certainement la moins lâche d’entre nous, puisqu’elle, subit sa disparition.

Aujourd’hui était un de ses « bons jours ». Elle semblait de retour parmi nous, me reconnaissait et s’inquiétait de mes derniers résultats scolaires. Je la sens maintenant commencer à fatiguer, à divaguer, à dériver tel le bateau de Charles.

« T’ai-je déjà parlé de mon père ? » articule-t-elle péniblement d’une voix de petite fille. « Oui mamie, mais raconte-moi encore, raconte-moi encore… » lui dis-je en pressant fermement sa main ridée, comme pour la retenir encore un peu.

chansons d'amour

Le trait d’union

 « Je suis le pont sur la rivière

Qui va de toi à toi

Traversez-moi, la belle affaire

Embrassez-vous sur moi »

A. Beaupain – Je n’aime que toi (BO de Les Chansons d’amour de C. Honoré)

J’aurais pu commencer par une phrase un peu péremptoire. Un peu comme ces citations bouddhistes sur fond de coucher de soleil, qu’on peut trouver sur les pages les plus sombres des internets mondiaux. Je les préfère surtout quand elles clignotent, toutes en paillettes et dauphins sous LSD. J’avais pensé à un truc qui claque sous la langue, comme « dans la vie, il y a deux sortes d’êtres, ceux qui suivent leur morale, et ceux qui préfèrent suivre leur instinct ». J’ai toujours aimé les poncifs.

Et puis non. D’une part, parce que ce truisme est faux, et d’autre part, parce que je suis la première à prôner l’incohérence et la multiplicité. Certes j’ai une morale d’acier, je suis l’Intégrité (du moins j’essaye très fort). Je suis pourtant, également, un petit mammifère se laissant le plus souvent diriger par ses désirs primaires. Face à un choix de vie (ou la carte d’un bar à cocktails expérimentaux), je suis donc contrainte d’opérer la balance entre ce qui se fait ou non, ce que j’aimerais faire ou non, ce que je sais faire ou non et enfin, ce que je sais, au fond, que je vais bien finir par faire.

Bref, je réfléchissais à tout cela, installée sur ce canapé gris, un verre de vin (rouge comme toujours) à la main. Face à moi, mon aryenne et son fameux fiancé roussophile. Je n’étais pas dupe du petit manège qui se déroulait devant moi, et je tentais de déterminer si je serais une victime consentante, voire une partie prenante, de la scène qui était sur le point de se jouer. Je n’étais pas tout à fait sûre, à ce stade, d’être à la hauteur de leurs espérances.

Elle avait revêtu ses plus belles fripes. Elle exhalait d’ostensibles charges de phéromones, enrobées sous un luxueux parfum musqué. Elle riait plus fort qu’à son habitude et avait des gestes brusques et maladroits. Tout en elle transpirait l’appréhension du faux pas. Elle appelait au sexe sans avoir la certitude de recevoir une réponse favorable. Elle y était vraisemblablement peu accoutumée, ma blonde d’ordinaire si courtisée. Elle était si belle, ainsi enveloppée dans une gaucherie inhabituelle.

Lui, que je rencontrais pour la première fois, n’en menait pas large. Il confirmait mon idée que la plupart des hommes ont les jambes qui flanchent face à la possibilité d’accomplir un fantasme, et que s’ils osent, ils s’en flagelleront ensuite longuement devant l’icône de leur douce maman. Les hommes aiment finalement d’avantage l’idée folle que sa concrétisation. C’est la lâcheté des hommes qui fait tourner ce monde.

Il avait passé tout le début de soirée à me faire parler de mon travail, de mes dossiers, de divers sujets sérieux et ennuyeux. Je lui avais répondu docilement, me demandant comment il allait bien pouvoir recentrer le débat sur ce que je savais être l’objet de leur invitation. Je tentais de l’encourager en plantant mes yeux aguicheurs dans les siens, en lui glissant des bons mots équivoques, en me touchant les cheveux d’un air timoré. Il m’opposait pour seule réponse des gloussements gênés. Certes.

Il était blond, comme elle. Il avait le même large front, le même air abrupt au premier abord, et ce même éclat vicieux au fond des yeux. Ils s’étaient bien trouvés et semblaient sincèrement s’aimer.

Je me laissais couler, et au fur et à mesure que l’alcool s’infusait dans mes veines, toute décision quant à la suite des évènements devenait au mieux dispensable, au pire impossible. J’abdiquais peu à peu, prise dans un engrenage de banalités, de sous-entendus, de frôlements et de rires.

L’aryenne chantonna que c’était prêt, que nous allions pouvoir passer à table. Aucun d’entre nous n’avait faim, mais chacun jouait son rôle, alignant ses répliques, levant ses couverts, enfonçant ses dents dans la chair saignante. A la fin du repas, enivrée et gavée, je me sentais gagnée par la torpeur. Une voix d’enfance me répétait que je n’y parviendrais pas, que je ne saurais pas m’y prendre, que je ferais mieux de rentrer. Pourtant je m’entendais refuser un café, réclamer un digestif en minaudant. Non, je ne bougerai pas de là. Qu’elle crève la mioche, j’ai des limites à dépasser.

Subitement surexcitée, mon allemande s’exclama qu’il lui fallait de la musique, qu’elle devait danser, là, tout de suite, maintenant. Hypnotisée par les riffs de Gimme Shelter, elle se mit frénétiquement à tourner sur elle-même, ondulant ses hanches étroites au rythme des accords de guitare, balançant ses bras comme une poupée désarticulée, tournant, tournant, tournant, à la limite de chuter à chaque nouveau pas. Elle tanguait tel un bateau ivre, renversait sa tête en arrière comme pour recueillir une pluie imaginaire dans sa bouche. Elle tournait, tournait, tournait, sorte de derviche tourneur albinos, répétant frénétiquement « it’s just a shot away ». Elle dégageait une sexualité franche et une certaine folie que je ne lui connaissais pas.

Je crois qu’à cet instant précis, j’aurais pu tomber amoureuse d’elle. Je n’aime que ça moi, les déments, les paumés, les désaxés, les excessifs. Ces personnalités sublimes dans leurs névroses, capables de passer d’un extrême à l’autre sans traverser le stade de la normalité.

Je me joignais rapidement à sa transe, portée par les palpitations de sa poitrine et les vibrations des veines coulant le long de son cou. Nous hurlions plus que nous ne chantions, nous frappions l’air plus que nous ne dansions. Nous étions hystériquement vivantes.

Puis elle s’était approchée plus près, me fixant farouchement de ses grands yeux bleus. Sans me quitter du regard, elle avait collé son bassin au mien et posé ses mains sur mes hanches afin de coordonner les ondulations de nos corps. Lascive, je la laissais diriger la danse, focalisant mon attention sur les perles de sueur qui constellaient sa poitrine. Son embarras, palpable en début de soirée, s’était totalement dissipé dans les vapeurs de l’alcool que nous avions consommé. Elle m’embrassa doucement, déposant des baisers semblables à des caresses moites sur mes lèvres.

La musique résonnait, nos corps chaloupaient, nos langues se mêlaient. Nous étions deux, et furent bientôt trois.

Il venait de se coller contre mon dos, m’érigeant en trait d’union entre eux deux. Il glissa ses mains sous ma jupe, agrippant mes fesses fermement tandis qu’il m’embrassait dans le cou. La petite fille du passé se cacha les yeux, avant de s’estomper progressivement pour, enfin, disparaître complètement.

Il avait, contre toute attente, des gestes sûrs, délicats mais précis. Je m’abandonnais totalement à leur étreinte. Ils m’exploraient, me parcouraient de leurs mille mains et bouches avides. Je les laissais conquérir mon corps telle une contrée nouvelle, massacrer mes ultimes scrupules comme les derniers aborigènes d’une terre sauvage.

Je glissais entre eux, souple et féline, chatte pliant sous leurs caresses. Promenais ma langue sur les seins immaculés de l’aryenne, mordillais ses lèvres sanguines, touchais en chœur le sexe fier de son amant, me cambrais aux accords de leurs corps.

Nous avons dansé ce ballet improvisé et fiévreux jusqu’à ce que l’éveil du jour me pousse à la fuite.

Et je crains que la môme m’en veuille toujours un peu, car elle n’a pas réapparu depuis.

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L’aryenne du bus n°30

« Il y a toujours une blonde. Il y a eu Harlow, et il y a eu Lombard, et Turner, et Grable ; maintenant il y a Monroe. Tu seras peut-être la dernière ? » J. C. Oates – Blonde

Je m’étais assise en face d’elle sans vraiment m’en apercevoir, je pense avec le recul, inconsciemment appâtée par son aura d’héroïne hitchcockienne. J’avais involontairement croisé son regard hautain, et avais, dès lors, été incapable de m’en détacher.

Elle avait une allure gracieuse kellyenne. Quelques mèches d’un blond polaire s’échappaient de son chignon strict. Sa bouche rouge vif se détachait de son visage pâle. Son nez droit, fin, tranchant, se fronçait par moments en provoquant un plissé charmant sur son large front. Ses yeux bleu de Prusse renforçaient son type aryen.

Il se dégageait d’elle, transperçant son air sévère, une puissance sexuelle aussi accablante que la chaleur du soleil franc de midi.

Elle était objectivement belle. Elle paraissait néanmoins ne pas s’en apercevoir, ou à tout le moins s’en moquer. Elle semblait, ainsi posée sur son siège délavé, lasse de ses propres attraits.

Son regard se perdait de l’autre côté de la vitre jaunie du bus. Elle me jetait parfois quelques coups d’œil en coin, sentant probablement que je l’observais (j’appris plus tard, au détour d’une confidence, qu’elle avait, en fait, immédiatement pensé que nous deviendrions amies). Nous n’avons pas échangé un mot lors de ce premier aller, et elle était descendue quelques arrêts plus tard, me laissant craindre amèrement de ne jamais la revoir.

Toutefois, le destin étant un meilleur allié que sa patrie d’origine, je revis mon allemande le lendemain, imperturbablement assise à la même place et revêtue du même air. Je me plaçais alors ostensiblement sur la banquette à sa droite, juste pour lui signifier ma présence.

Je sentais bien qu’elle était le genre d’animal qu’il allait falloir apprivoiser au fil des jours, comme le renard du Petit Prince. « Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près».

Les jours passèrent ainsi. Je m’asseyais à ses côtés, silencieuse, comme pour l’habituer à ma personne. Nous échangions au mieux un sourire courtois, et parfois (le plus souvent) absolument rien.

Et puis un matin, d’humeur désinvolte – ce devait être un vendredi, le vendredi matin est chez moi source de désinvolture – je décidais de me lancer enfin. Je tentais alors d’entamer un semblant de dialogue. Parce que je suis une fille et qu’elle était une femme, j’avais trouvé audacieux (et original) de la complimenter sur sa tenue, une robe, toute en nœuds et col Claudine, probablement portée par les ¾ des parisiennes (et l’intégralité des germanopratines). La méthode eu son petit effet, puisqu’elle me gratifia d’un merci poli et coupa court à toute conversation. Mon approche en douceur était de toute évidence en train de porter ses fruits et à ce rythme effréné, elle allait me confier ses états d’âme au prochain trajet. Je décidais donc de ralentir un peu le jeu et me replongeais, confuse, dans mon iPhone en feignant une intense concentration.

Cet échec, loin de me décourager, accentua mon intérêt, et eut au moins le mérite d’initier un premier contact entre l’aryenne et moi.

C’est ainsi que lorsque quelques jours plus tard, elle a laissé filtrer un premier son entre ses dents parfaites, j’eus immédiatement envie de passer le plus clair de mon temps avec elle, à partager des verres de Bourgogne, à la regarder laisser se consumer ses cigarettes fines au bout de ses doigts, à lui raconter des obscénités pour la faire rougir ou éclater de rire.

Le long de nos multiples voyages muets, de nos échanges de regards amusés, puis de nos premiers mots échangés, nous nous sommes, arrêt après arrêt, découvertes sur toute la ligne 30.

Je ne parviens pas à me remémorer comment la discussion a dérivé des banalités civilisées que nous pouvions échanger au début, à sa proposition de plan à trois formulée au dessus d’un chianti. Je me souviens seulement qu’il aura fallu moins d’un mois pour qu’elle me lâche, sur un ton candide, qu’elle avait un fiancé et qu’il aimait profondément les rousses.

J’avais toujours trouvé les courbes féminines plus attrayantes que les ruptures brutes des lignes masculines. Je n’avais néanmoins jamais ressenti d’attirance physique, et encore moins sexuelle, pour une autre femme. Un ami, à qui j’exposais ma confusion, m’avait péremptoirement assuré, à titre d’absolution, que toute rousse devenait immanquablement bisexuelle après quelques verres.

La réalité le détrompa toutefois, puisque j’étais parfaitement sobre la première fois que j’ai glissé ma langue entre les lèvres de mon aryenne.

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Comment j’ai terrassé la Vie

« Tire-toi d’affaire comme tu pourras, m’a dit la Nature en me poussant à la vie ». J. H. Fragonard

Je sais que nombreuses sont celles qui en sortent détruites. Je sais que nombreuses sont celles qui se laissent couler au fond d’un puits de honte, recroquevillées et visage dissimulé, en attendant de crever.

Je sais que d’autres en parlent, portent plainte, tentent de se libérer de l’empreinte visqueuse laissée sur leurs corps.

Il y a mille façons de réagir à un viol. Autant, probablement, que de femmes violées. Beaucoup trop, donc.

Moi, par exemple, des années durant, je n’en ai pas parlé. J’ai éludé, esquivé, obstrué, nié. Ce n’était tout simplement pas arrivé.

J’étais même parvenue à me convaincre que ce n’était pas un viol, puisque je n’avais pas vraiment protesté, puisqu’il n’y avait pas eu de violence, pas de couteau, pas de coups. Finalement, rien de grave. Nada, que dalle, zéro, balivernes et trêve de plaisanteries. Ça ne pouvait pas me détruire puisque ça n’avait pas réellement existé.

Puis progressivement ma vision des choses a changé. Lorsqu’une, puis deux, puis trois, puis bien d’autres encore, amies, connaissances ou inconnues, ont commencé, à la faveur d’un verre de trop, d’une confidence qui dérapait, ou d’un baiser volé, à me raconter leurs histoires. Comment un ancien petit ami s’était cru autorisé à, comment un inconnu les avait forcées à, comment une première fois leur avait été volée, comment un père avait été trop « aimant », comment elles avaient été tétanisées, silencieuses, ou au contraire avaient crié, mordu, griffé. Au fil de ces discussions multiples, protéiformes et trop nombreuses, j’ai compris.

J’ai compris qu’être violée, ce n’était pas nécessairement être prise de force contre une porte cochère, par un étranger armé et psychopathe, après avoir choisi la mauvaise ruelle sombre pour rentrer chez soi (pas de bol). J’ai compris qu’être violée, c’était souvent fermer sa gueule sous l’emprise, et les coups de reins, d’un proche. J’ai compris qu’être violée, c’était aussi, parfois, être incapable de dire « Non » plutôt que de le hurler.

J’ai compris, surtout, qu’être violée, c’était quelque chose de tristement banal, et que pour une femme qui parlait, c’étaient dix autres qui se terraient. Que les chiffres officiels étaient complètement pipés, et que nous étions si nombreuses, en fait. Les rescapées que je connais sont en effet, pour la plupart, heureuses et épanouies, absolument insoupçonnables.

Alors bien sûr, qu’elles ont toujours les doigts qui se crispent, le souffle qui se tend et la voix qui s’éraille, quand elles évoquent ce moment là. Elles ont, bien évidemment, été marquées au fer rouge par ces salauds, n’ont pas oublié et ne pourront jamais pardonner.

Mais elles ont, en dépit de la salissure qui les a recouvertes et de la haine qu’elles contiennent, fait le choix de la vie. Plus précisément, elles lui ont dit, à cette sombre Vie, d’aller se faire foutre avec sa laideur et ses lieux communs, car elles ne seraient pas les perdantes dans cette sale histoire. Elles ont repris le contrôle de leurs existences, de leurs corps, de leurs sexes.

Elles ont terrassé la Vie.

A ma manière, j’ai moi-même fait ce choix. Au moment où j’ai passé la porte qui ouvrait sur la moiteur des corps qui dansaient encore, à l’instant où un verre à la main, je me suis mêlée à eux, j’ai refusé de sacrifier à mon bourreau, mes ambitions, mon avenir, mon cul. En me jurant intimement qu’il ne me détruirait pas, je me suis réapproprié ma chair et mon âme.

Je ne lui ai rien laissé de moi, si ce n’est une odeur de sang sur les doigts.

Je suis devenue la prédatrice en refusant d’être la proie. J’ai opté pour la fureur de la fuite en avant, sans jamais me retourner. Désormais, c’était moi qui décidais, quand, si et pour qui j’écarterais les cuisses.

Oh bien-sûr, je ne suis pas à l’abri de tomber, de nouveau, sur un homme pensant qu’en usant de la force il pourra gagner mes charmes. Seulement il n’en tirera aucune satisfaction, aucune gloire, car je lui opposerai un total détachement :

Baise-moi si tu le veux vraiment. Vas-y enfonce, sous la contrainte, ton sexe en moi. Voilà, nous y sommes, et maintenant ? Est-ce excitant cette froideur dans mon regard ? Tu as forcé l’entrée, certes, mais qu’as-tu trouvé une fois le seuil passé? Un palais vide du moindre trésor. Tu ne m’as pas conquise. Tu as seulement gagné en néant.

Ou alors peut-être que cette fois, la haine me submergera et qu’il paiera pour tous les autres. Peut-être.

Filleherbe

Une odeur de terre humide et d’herbe fraîchement coupée

« Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre ». V. Despentes – King Kong Théorie

Une odeur de terre humide et d’herbe fraîchement coupée.

Une odeur entêtante, sorte de commémoration perpétuelle qui, en boucle, rappelle à mon souvenir ce moment. Comme le relent tenace de sang séché, qui persiste en bouche après un coup bien asséné. Comme le sillon capiteux que laisse dans les draps la maîtresse qui s’enfuit.

Un parfum ferreux et végétal, imprimé dans mes narines tandis qu’il s’enfouissait brutalement en moi, au fond d’un jardin, par une de ces nuits tièdes et moites qu’offre parfois le mois de mai lorsqu’il touche à sa fin.

J’avais quatorze ans et l’audace d’être aussi émancipée que naïve. Pas franchement une femme, plus vraiment une enfant. Je m’amusais de l’effet que je pouvais provoquer chez mes congénères masculins, mais sans en mesurer réellement la portée.

C’était une soirée quelconque supposée, de mémoire, marquer la fin de l’année scolaire, ou peut-être une fête d’anniversaire, ce détail ne m’a pas marquée. Ce soir là donc, armée de ma candeur adolescente, aggravée par une confiance crédule en mes aînés et l’inexpérience des substances psychoactives, je riais trop fort et dansais lascivement, frôlant les corps, sans soupçonner les promesses que certains pouvaient déchiffrer dans chacun de mes gestes.

Je me souviens qu’il se tenait dans un coin et me fixait dans une semi-pénombre. Je sentais son regard me détailler, s’attarder sur mes fesses, soutenir le mien dans un sourire crâneur. J’en étais connement flattée, parce qu’il était plus âgé et que les autres filles tentaient désespérément d’attirer son attention (il était au lycée « quand même »). Je ne le trouvais pas particulièrement beau et lorsqu’il s’était approché, j’avais été écœurée par son haleine de mauvais whisky et les effluves de transpiration qui émanaient de lui. Il ne me plaisait même pas. Même pas.

Et pourtant, je m’étais laissée faire. Je l’avais laissé glisser sa langue maladroite et visqueuse dans ma bouche d’enfant. Je l’avais laissé parcourir fébrilement mon corps, tâtonnant dans l’obscurité à la faveur des rayons du stroboscope. Ses mains moites, ses baisers humides, son empressement gauche, tout en lui me dégoûtait et accentuait mon angoisse. Pourtant, influencée, sous le joug de mes copines plus expérimentées, plus populaires, plus tout, j’étais incapable de stopper ses ardeurs, de peur de m’attirer leur mépris. Cruelle ironie, craignant de passer pour une sainte, je passerai finalement pour une pute.

Je pénétrais ainsi consciemment, mais sans réel consentement, dans une sorte de tunnel profond, boyau qui se resserrait à chaque seconde qui passait, et m’asphyxiait un peu plus à chaque enlacement poisseux. Les sons de la fête avaient progressivement mués en un bourdonnement lointain, les visages des convives s’étaient parés de masques blancs et lumineux pour finalement disparaître complètement dans l’obscurité de la pièce.

Je n’ai pas dit « Non ». Je ne me suis pas débattue. Tout au plus ai-je soufflé, tout bas, que je n’étais pas prête, que je n’étais pas certaine d’en avoir envie…

Engluée dans une passivité indolente causée par l’abus d’alcool et par une forme de soumission grégaire, je me suis ainsi retrouvée allongée au fond du terrain qui jouxtait la maison, à l’écart de la soirée. Ainsi étendue mollement sur le sol humide et ivre morte, j’étais aussi consentante et excitante qu’une souche d’arbre. Cela ne l’a pas refroidi, cela ne l’a pas calmé.

Il a remonté brusquement le bas de ma robe, ôté hâtivement ce qui devait être une culotte en coton, me susurrant à l’oreille qu’on l’appelait « Doigts de fée ».

Je n’ai pas protesté. Je n’ai pas réagi. J’ai attendu qu’il termine son office, fixant les constellations tracées dans le ciel, et me concentrant sur le parfum de terre et d’herbe mouillées qui se dégageait à chacun de ses allers-retours.

Rapidement délestée de son poids, je me suis relevée sans un mot et ai regagné précipitamment la maison en suivant le son de la musique. Je l’ai entendu, au loin, me demander pourquoi « chérie » je partais si vite. Je ne me suis pas retournée. Je crois qu’il a marmonné un « salope » décontenancé par mon indifférence.

Les dents et poings serrés, je me suis engouffrée dans la chaleur suffocante de la pièce, en tentant d’aspirer tous les rires et les bruits des gens autour. Puis, les jambes encore tremblantes, je me suis composé un sourire de façade et me suis resservie une vodka pomme.

J’avais quatorze ans, de la terre sous les ongles, des traces vertes et des tâches de sang sur mes vêtements, et j’ai fait comme si rien ne s’était passé.