Une odeur de terre humide et d’herbe fraîchement coupée

« Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m’excuse de rien, je ne viens pas me plaindre ». V. Despentes – King Kong Théorie

Une odeur de terre humide et d’herbe fraîchement coupée.

Une odeur entêtante, sorte de commémoration perpétuelle qui, en boucle, rappelle à mon souvenir ce moment. Comme le relent tenace de sang séché, qui persiste en bouche après un coup bien asséné. Comme le sillon capiteux que laisse dans les draps la maîtresse qui s’enfuit.

Un parfum ferreux et végétal, imprimé dans mes narines tandis qu’il s’enfouissait brutalement en moi, au fond d’un jardin, par une de ces nuits tièdes et moites qu’offre parfois le mois de mai lorsqu’il touche à sa fin.

J’avais quatorze ans et l’audace d’être aussi émancipée que naïve. Pas franchement une femme, plus vraiment une enfant. Je m’amusais de l’effet que je pouvais provoquer chez mes congénères masculins, mais sans en mesurer réellement la portée.

C’était une soirée quelconque supposée, de mémoire, marquer la fin de l’année scolaire, ou peut-être une fête d’anniversaire, ce détail ne m’a pas marquée. Ce soir là donc, armée de ma candeur adolescente, aggravée par une confiance crédule en mes aînés et l’inexpérience des substances psychoactives, je riais trop fort et dansais lascivement, frôlant les corps, sans soupçonner les promesses que certains pouvaient déchiffrer dans chacun de mes gestes.

Je me souviens qu’il se tenait dans un coin et me fixait dans une semi-pénombre. Je sentais son regard me détailler, s’attarder sur mes fesses, soutenir le mien dans un sourire crâneur. J’en étais connement flattée, parce qu’il était plus âgé et que les autres filles tentaient désespérément d’attirer son attention (il était au lycée « quand même »). Je ne le trouvais pas particulièrement beau et lorsqu’il s’était approché, j’avais été écœurée par son haleine de mauvais whisky et les effluves de transpiration qui émanaient de lui. Il ne me plaisait même pas. Même pas.

Et pourtant, je m’étais laissée faire. Je l’avais laissé glisser sa langue maladroite et visqueuse dans ma bouche d’enfant. Je l’avais laissé parcourir fébrilement mon corps, tâtonnant dans l’obscurité à la faveur des rayons du stroboscope. Ses mains moites, ses baisers humides, son empressement gauche, tout en lui me dégoûtait et accentuait mon angoisse. Pourtant, influencée, sous le joug de mes copines plus expérimentées, plus populaires, plus tout, j’étais incapable de stopper ses ardeurs, de peur de m’attirer leur mépris. Cruelle ironie, craignant de passer pour une sainte, je passerai finalement pour une pute.

Je pénétrais ainsi consciemment, mais sans réel consentement, dans une sorte de tunnel profond, boyau qui se resserrait à chaque seconde qui passait, et m’asphyxiait un peu plus à chaque enlacement poisseux. Les sons de la fête avaient progressivement mués en un bourdonnement lointain, les visages des convives s’étaient parés de masques blancs et lumineux pour finalement disparaître complètement dans l’obscurité de la pièce.

Je n’ai pas dit « Non ». Je ne me suis pas débattue. Tout au plus ai-je soufflé, tout bas, que je n’étais pas prête, que je n’étais pas certaine d’en avoir envie…

Engluée dans une passivité indolente causée par l’abus d’alcool et par une forme de soumission grégaire, je me suis ainsi retrouvée allongée au fond du terrain qui jouxtait la maison, à l’écart de la soirée. Ainsi étendue mollement sur le sol humide et ivre morte, j’étais aussi consentante et excitante qu’une souche d’arbre. Cela ne l’a pas refroidi, cela ne l’a pas calmé.

Il a remonté brusquement le bas de ma robe, ôté hâtivement ce qui devait être une culotte en coton, me susurrant à l’oreille qu’on l’appelait « Doigts de fée ».

Je n’ai pas protesté. Je n’ai pas réagi. J’ai attendu qu’il termine son office, fixant les constellations tracées dans le ciel, et me concentrant sur le parfum de terre et d’herbe mouillées qui se dégageait à chacun de ses allers-retours.

Rapidement délestée de son poids, je me suis relevée sans un mot et ai regagné précipitamment la maison en suivant le son de la musique. Je l’ai entendu, au loin, me demander pourquoi « chérie » je partais si vite. Je ne me suis pas retournée. Je crois qu’il a marmonné un « salope » décontenancé par mon indifférence.

Les dents et poings serrés, je me suis engouffrée dans la chaleur suffocante de la pièce, en tentant d’aspirer tous les rires et les bruits des gens autour. Puis, les jambes encore tremblantes, je me suis composé un sourire de façade et me suis resservie une vodka pomme.

J’avais quatorze ans, de la terre sous les ongles, des traces vertes et des tâches de sang sur mes vêtements, et j’ai fait comme si rien ne s’était passé.

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