Comment j’ai terrassé la Vie

« Tire-toi d’affaire comme tu pourras, m’a dit la Nature en me poussant à la vie ». J. H. Fragonard

Je sais que nombreuses sont celles qui en sortent détruites. Je sais que nombreuses sont celles qui se laissent couler au fond d’un puits de honte, recroquevillées et visage dissimulé, en attendant de crever.

Je sais que d’autres en parlent, portent plainte, tentent de se libérer de l’empreinte visqueuse laissée sur leurs corps.

Il y a mille façons de réagir à un viol. Autant, probablement, que de femmes violées. Beaucoup trop, donc.

Moi, par exemple, des années durant, je n’en ai pas parlé. J’ai éludé, esquivé, obstrué, nié. Ce n’était tout simplement pas arrivé.

J’étais même parvenue à me convaincre que ce n’était pas un viol, puisque je n’avais pas vraiment protesté, puisqu’il n’y avait pas eu de violence, pas de couteau, pas de coups. Finalement, rien de grave. Nada, que dalle, zéro, balivernes et trêve de plaisanteries. Ça ne pouvait pas me détruire puisque ça n’avait pas réellement existé.

Puis progressivement ma vision des choses a changé. Lorsqu’une, puis deux, puis trois, puis bien d’autres encore, amies, connaissances ou inconnues, ont commencé, à la faveur d’un verre de trop, d’une confidence qui dérapait, ou d’un baiser volé, à me raconter leurs histoires. Comment un ancien petit ami s’était cru autorisé à, comment un inconnu les avait forcées à, comment une première fois leur avait été volée, comment un père avait été trop « aimant », comment elles avaient été tétanisées, silencieuses, ou au contraire avaient crié, mordu, griffé. Au fil de ces discussions multiples, protéiformes et trop nombreuses, j’ai compris.

J’ai compris qu’être violée, ce n’était pas nécessairement être prise de force contre une porte cochère, par un étranger armé et psychopathe, après avoir choisi la mauvaise ruelle sombre pour rentrer chez soi (pas de bol). J’ai compris qu’être violée, c’était souvent fermer sa gueule sous l’emprise, et les coups de reins, d’un proche. J’ai compris qu’être violée, c’était aussi, parfois, être incapable de dire « Non » plutôt que de le hurler.

J’ai compris, surtout, qu’être violée, c’était quelque chose de tristement banal, et que pour une femme qui parlait, c’étaient dix autres qui se terraient. Que les chiffres officiels étaient complètement pipés, et que nous étions si nombreuses, en fait. Les rescapées que je connais sont en effet, pour la plupart, heureuses et épanouies, absolument insoupçonnables.

Alors bien sûr, qu’elles ont toujours les doigts qui se crispent, le souffle qui se tend et la voix qui s’éraille, quand elles évoquent ce moment là. Elles ont, bien évidemment, été marquées au fer rouge par ces salauds, n’ont pas oublié et ne pourront jamais pardonner.

Mais elles ont, en dépit de la salissure qui les a recouvertes et de la haine qu’elles contiennent, fait le choix de la vie. Plus précisément, elles lui ont dit, à cette sombre Vie, d’aller se faire foutre avec sa laideur et ses lieux communs, car elles ne seraient pas les perdantes dans cette sale histoire. Elles ont repris le contrôle de leurs existences, de leurs corps, de leurs sexes.

Elles ont terrassé la Vie.

A ma manière, j’ai moi-même fait ce choix. Au moment où j’ai passé la porte qui ouvrait sur la moiteur des corps qui dansaient encore, à l’instant où un verre à la main, je me suis mêlée à eux, j’ai refusé de sacrifier à mon bourreau, mes ambitions, mon avenir, mon cul. En me jurant intimement qu’il ne me détruirait pas, je me suis réapproprié ma chair et mon âme.

Je ne lui ai rien laissé de moi, si ce n’est une odeur de sang sur les doigts.

Je suis devenue la prédatrice en refusant d’être la proie. J’ai opté pour la fureur de la fuite en avant, sans jamais me retourner. Désormais, c’était moi qui décidais, quand, si et pour qui j’écarterais les cuisses.

Oh bien-sûr, je ne suis pas à l’abri de tomber, de nouveau, sur un homme pensant qu’en usant de la force il pourra gagner mes charmes. Seulement il n’en tirera aucune satisfaction, aucune gloire, car je lui opposerai un total détachement :

Baise-moi si tu le veux vraiment. Vas-y enfonce, sous la contrainte, ton sexe en moi. Voilà, nous y sommes, et maintenant ? Est-ce excitant cette froideur dans mon regard ? Tu as forcé l’entrée, certes, mais qu’as-tu trouvé une fois le seuil passé? Un palais vide du moindre trésor. Tu ne m’as pas conquise. Tu as seulement gagné en néant.

Ou alors peut-être que cette fois, la haine me submergera et qu’il paiera pour tous les autres. Peut-être.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *