L’aryenne du bus n°30

« Il y a toujours une blonde. Il y a eu Harlow, et il y a eu Lombard, et Turner, et Grable ; maintenant il y a Monroe. Tu seras peut-être la dernière ? » J. C. Oates – Blonde

Je m’étais assise en face d’elle sans vraiment m’en apercevoir, je pense avec le recul, inconsciemment appâtée par son aura d’héroïne hitchcockienne. J’avais involontairement croisé son regard hautain, et avais, dès lors, été incapable de m’en détacher.

Elle avait une allure gracieuse kellyenne. Quelques mèches d’un blond polaire s’échappaient de son chignon strict. Sa bouche rouge vif se détachait de son visage pâle. Son nez droit, fin, tranchant, se fronçait par moments en provoquant un plissé charmant sur son large front. Ses yeux bleu de Prusse renforçaient son type aryen.

Il se dégageait d’elle, transperçant son air sévère, une puissance sexuelle aussi accablante que la chaleur du soleil franc de midi.

Elle était objectivement belle. Elle paraissait néanmoins ne pas s’en apercevoir, ou à tout le moins s’en moquer. Elle semblait, ainsi posée sur son siège délavé, lasse de ses propres attraits.

Son regard se perdait de l’autre côté de la vitre jaunie du bus. Elle me jetait parfois quelques coups d’œil en coin, sentant probablement que je l’observais (j’appris plus tard, au détour d’une confidence, qu’elle avait, en fait, immédiatement pensé que nous deviendrions amies). Nous n’avons pas échangé un mot lors de ce premier aller, et elle était descendue quelques arrêts plus tard, me laissant craindre amèrement de ne jamais la revoir.

Toutefois, le destin étant un meilleur allié que sa patrie d’origine, je revis mon allemande le lendemain, imperturbablement assise à la même place et revêtue du même air. Je me plaçais alors ostensiblement sur la banquette à sa droite, juste pour lui signifier ma présence.

Je sentais bien qu’elle était le genre d’animal qu’il allait falloir apprivoiser au fil des jours, comme le renard du Petit Prince. « Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus. Mais, chaque jour, tu pourras t’asseoir un peu plus près».

Les jours passèrent ainsi. Je m’asseyais à ses côtés, silencieuse, comme pour l’habituer à ma personne. Nous échangions au mieux un sourire courtois, et parfois (le plus souvent) absolument rien.

Et puis un matin, d’humeur désinvolte – ce devait être un vendredi, le vendredi matin est chez moi source de désinvolture – je décidais de me lancer enfin. Je tentais alors d’entamer un semblant de dialogue. Parce que je suis une fille et qu’elle était une femme, j’avais trouvé audacieux (et original) de la complimenter sur sa tenue, une robe, toute en nœuds et col Claudine, probablement portée par les ¾ des parisiennes (et l’intégralité des germanopratines). La méthode eu son petit effet, puisqu’elle me gratifia d’un merci poli et coupa court à toute conversation. Mon approche en douceur était de toute évidence en train de porter ses fruits et à ce rythme effréné, elle allait me confier ses états d’âme au prochain trajet. Je décidais donc de ralentir un peu le jeu et me replongeais, confuse, dans mon iPhone en feignant une intense concentration.

Cet échec, loin de me décourager, accentua mon intérêt, et eut au moins le mérite d’initier un premier contact entre l’aryenne et moi.

C’est ainsi que lorsque quelques jours plus tard, elle a laissé filtrer un premier son entre ses dents parfaites, j’eus immédiatement envie de passer le plus clair de mon temps avec elle, à partager des verres de Bourgogne, à la regarder laisser se consumer ses cigarettes fines au bout de ses doigts, à lui raconter des obscénités pour la faire rougir ou éclater de rire.

Le long de nos multiples voyages muets, de nos échanges de regards amusés, puis de nos premiers mots échangés, nous nous sommes, arrêt après arrêt, découvertes sur toute la ligne 30.

Je ne parviens pas à me remémorer comment la discussion a dérivé des banalités civilisées que nous pouvions échanger au début, à sa proposition de plan à trois formulée au dessus d’un chianti. Je me souviens seulement qu’il aura fallu moins d’un mois pour qu’elle me lâche, sur un ton candide, qu’elle avait un fiancé et qu’il aimait profondément les rousses.

J’avais toujours trouvé les courbes féminines plus attrayantes que les ruptures brutes des lignes masculines. Je n’avais néanmoins jamais ressenti d’attirance physique, et encore moins sexuelle, pour une autre femme. Un ami, à qui j’exposais ma confusion, m’avait péremptoirement assuré, à titre d’absolution, que toute rousse devenait immanquablement bisexuelle après quelques verres.

La réalité le détrompa toutefois, puisque j’étais parfaitement sobre la première fois que j’ai glissé ma langue entre les lèvres de mon aryenne.

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