Le trait d’union

 « Je suis le pont sur la rivière

Qui va de toi à toi

Traversez-moi, la belle affaire

Embrassez-vous sur moi »

A. Beaupain – Je n’aime que toi (BO de Les Chansons d’amour de C. Honoré)

J’aurais pu commencer par une phrase un peu péremptoire. Un peu comme ces citations bouddhistes sur fond de coucher de soleil, qu’on peut trouver sur les pages les plus sombres des internets mondiaux. Je les préfère surtout quand elles clignotent, toutes en paillettes et dauphins sous LSD. J’avais pensé à un truc qui claque sous la langue, comme « dans la vie, il y a deux sortes d’êtres, ceux qui suivent leur morale, et ceux qui préfèrent suivre leur instinct ». J’ai toujours aimé les poncifs.

Et puis non. D’une part, parce que ce truisme est faux, et d’autre part, parce que je suis la première à prôner l’incohérence et la multiplicité. Certes j’ai une morale d’acier, je suis l’Intégrité (du moins j’essaye très fort). Je suis pourtant, également, un petit mammifère se laissant le plus souvent diriger par ses désirs primaires. Face à un choix de vie (ou la carte d’un bar à cocktails expérimentaux), je suis donc contrainte d’opérer la balance entre ce qui se fait ou non, ce que j’aimerais faire ou non, ce que je sais faire ou non et enfin, ce que je sais, au fond, que je vais bien finir par faire.

Bref, je réfléchissais à tout cela, installée sur ce canapé gris, un verre de vin (rouge comme toujours) à la main. Face à moi, mon aryenne et son fameux fiancé roussophile. Je n’étais pas dupe du petit manège qui se déroulait devant moi, et je tentais de déterminer si je serais une victime consentante, voire une partie prenante, de la scène qui était sur le point de se jouer. Je n’étais pas tout à fait sûre, à ce stade, d’être à la hauteur de leurs espérances.

Elle avait revêtu ses plus belles fripes. Elle exhalait d’ostensibles charges de phéromones, enrobées sous un luxueux parfum musqué. Elle riait plus fort qu’à son habitude et avait des gestes brusques et maladroits. Tout en elle transpirait l’appréhension du faux pas. Elle appelait au sexe sans avoir la certitude de recevoir une réponse favorable. Elle y était vraisemblablement peu accoutumée, ma blonde d’ordinaire si courtisée. Elle était si belle, ainsi enveloppée dans une gaucherie inhabituelle.

Lui, que je rencontrais pour la première fois, n’en menait pas large. Il confirmait mon idée que la plupart des hommes ont les jambes qui flanchent face à la possibilité d’accomplir un fantasme, et que s’ils osent, ils s’en flagelleront ensuite longuement devant l’icône de leur douce maman. Les hommes aiment finalement d’avantage l’idée folle que sa concrétisation. C’est la lâcheté des hommes qui fait tourner ce monde.

Il avait passé tout le début de soirée à me faire parler de mon travail, de mes dossiers, de divers sujets sérieux et ennuyeux. Je lui avais répondu docilement, me demandant comment il allait bien pouvoir recentrer le débat sur ce que je savais être l’objet de leur invitation. Je tentais de l’encourager en plantant mes yeux aguicheurs dans les siens, en lui glissant des bons mots équivoques, en me touchant les cheveux d’un air timoré. Il m’opposait pour seule réponse des gloussements gênés. Certes.

Il était blond, comme elle. Il avait le même large front, le même air abrupt au premier abord, et ce même éclat vicieux au fond des yeux. Ils s’étaient bien trouvés et semblaient sincèrement s’aimer.

Je me laissais couler, et au fur et à mesure que l’alcool s’infusait dans mes veines, toute décision quant à la suite des évènements devenait au mieux dispensable, au pire impossible. J’abdiquais peu à peu, prise dans un engrenage de banalités, de sous-entendus, de frôlements et de rires.

L’aryenne chantonna que c’était prêt, que nous allions pouvoir passer à table. Aucun d’entre nous n’avait faim, mais chacun jouait son rôle, alignant ses répliques, levant ses couverts, enfonçant ses dents dans la chair saignante. A la fin du repas, enivrée et gavée, je me sentais gagnée par la torpeur. Une voix d’enfance me répétait que je n’y parviendrais pas, que je ne saurais pas m’y prendre, que je ferais mieux de rentrer. Pourtant je m’entendais refuser un café, réclamer un digestif en minaudant. Non, je ne bougerai pas de là. Qu’elle crève la mioche, j’ai des limites à dépasser.

Subitement surexcitée, mon allemande s’exclama qu’il lui fallait de la musique, qu’elle devait danser, là, tout de suite, maintenant. Hypnotisée par les riffs de Gimme Shelter, elle se mit frénétiquement à tourner sur elle-même, ondulant ses hanches étroites au rythme des accords de guitare, balançant ses bras comme une poupée désarticulée, tournant, tournant, tournant, à la limite de chuter à chaque nouveau pas. Elle tanguait tel un bateau ivre, renversait sa tête en arrière comme pour recueillir une pluie imaginaire dans sa bouche. Elle tournait, tournait, tournait, sorte de derviche tourneur albinos, répétant frénétiquement « it’s just a shot away ». Elle dégageait une sexualité franche et une certaine folie que je ne lui connaissais pas.

Je crois qu’à cet instant précis, j’aurais pu tomber amoureuse d’elle. Je n’aime que ça moi, les déments, les paumés, les désaxés, les excessifs. Ces personnalités sublimes dans leurs névroses, capables de passer d’un extrême à l’autre sans traverser le stade de la normalité.

Je me joignais rapidement à sa transe, portée par les palpitations de sa poitrine et les vibrations des veines coulant le long de son cou. Nous hurlions plus que nous ne chantions, nous frappions l’air plus que nous ne dansions. Nous étions hystériquement vivantes.

Puis elle s’était approchée plus près, me fixant farouchement de ses grands yeux bleus. Sans me quitter du regard, elle avait collé son bassin au mien et posé ses mains sur mes hanches afin de coordonner les ondulations de nos corps. Lascive, je la laissais diriger la danse, focalisant mon attention sur les perles de sueur qui constellaient sa poitrine. Son embarras, palpable en début de soirée, s’était totalement dissipé dans les vapeurs de l’alcool que nous avions consommé. Elle m’embrassa doucement, déposant des baisers semblables à des caresses moites sur mes lèvres.

La musique résonnait, nos corps chaloupaient, nos langues se mêlaient. Nous étions deux, et furent bientôt trois.

Il venait de se coller contre mon dos, m’érigeant en trait d’union entre eux deux. Il glissa ses mains sous ma jupe, agrippant mes fesses fermement tandis qu’il m’embrassait dans le cou. La petite fille du passé se cacha les yeux, avant de s’estomper progressivement pour, enfin, disparaître complètement.

Il avait, contre toute attente, des gestes sûrs, délicats mais précis. Je m’abandonnais totalement à leur étreinte. Ils m’exploraient, me parcouraient de leurs mille mains et bouches avides. Je les laissais conquérir mon corps telle une contrée nouvelle, massacrer mes ultimes scrupules comme les derniers aborigènes d’une terre sauvage.

Je glissais entre eux, souple et féline, chatte pliant sous leurs caresses. Promenais ma langue sur les seins immaculés de l’aryenne, mordillais ses lèvres sanguines, touchais en chœur le sexe fier de son amant, me cambrais aux accords de leurs corps.

Nous avons dansé ce ballet improvisé et fiévreux jusqu’à ce que l’éveil du jour me pousse à la fuite.

Et je crains que la môme m’en veuille toujours un peu, car elle n’a pas réapparu depuis.

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