L’art familial de la fuite

« Dans ma famille, il y a des semelles de plomb, qui entraînent par le fond, et des ornements de plumes qui frémissent au vent » N. Lapierre – Sauve qui peut la vie

Jeanne s’est évaporée voici bientôt quatre ans. Elle a disparu dans les brumes de sa mémoire, comme son père l’avait fait, près de 75 ans plus tôt, dans les flots de l’Atlantique. Il faut croire que la fuite est un rite familial.

Certains héritent d’un nez aquilin, d’autres d’un port de reine, ou encore d’un cynisme amer. Mes ancêtres, eux, m’ont transmis une propension à la disparition. Nous sommes, génération après génération, des âmes instables qui finissent toujours, d’une manière ou d’une autre, par répondre à l’appel du large. Un tour de piste et puis s’en va.

Jeanne, donc, est déjà partie. Tout son être nous a abandonnés depuis bien longtemps, nous laissant démunis face à une inconnue aux traits familiers. La femme qui est restée n’a rien à ajouter, elle ignore à qui appartiennent ces visages qui défilent régulièrement devant elle et les oublie, de toute façon, aussitôt. Elle est venue de nulle part, s’est murée dans un silence inconscient et semble désormais attendre sobrement l’heure de son prochain départ.

Elle ne nous reconnaît pas, nous ne la connaissons pas et tandis qu’elle, s’en moque, nous, nous désespérons.

Jeanne a rejoint son père, Charles, dans les embruns du passé composé. Je suppose qu’elle se promène au milieu des rizières en Chine, que son arthrose la fait un peu souffrir à cause de la mousson, et qu’elle commence à se lasser de tout ce riz (elle n’a en fait jamais vraiment aimé ça). Je l’imagine souriante, assise dans un fauteuil abîmé, entourée d’enfants aux yeux bridés, mais aux faces singulièrement constellées de mille taches de rousseurs. Je la vois les appeler « mes enfants » en caressant tendrement leurs cheveux de jais. Elle doit être là bas, oui, avec cette autre famille qu’elle a si souvent fantasmée.

Elle me parlait souvent de cet arrière grand-père marin, le faisant tantôt passer pour un superbe aventurier, tantôt pour un sublime salaud, un père absent, un égoïste impénitent.

Je ne veux pas juger, surtout à contretemps, mais de toute évidence, Charles était surtout un bel escroc. Il avait pris la mer un matin, et sans l’ombre d’un remord, avait laissé sur le port, femme et enfants, à espérer son retour pendant près d’une décennie. Disparu en mer.

Mon arrière grand-mère, Léopoldine, à seulement 27 ans, un enfant en bas âge dans chaque main et un dernier au chaud, avait alors dû endosser trop tôt le lourd fardeau du veuvage. Jeanne avait 5 ans quand son père avait été officiellement déclaré mort.

S’en étaient suivies des années difficiles où la famille avait tenté d’ignorer la faim, en mettant en gage auprès du Crédit municipal de Nantes, le peu de biens qu’elle possédait. Léopoldine était devenue une couturière assez médiocre, et ne pouvant plus assumer son dernier, l’avait confié à l’assistance publique. Le petit, turbulent, avait fini au cachot et succombé à la fièvre après avoir été mordu par les rats. Jeanne me l’a raconté cent fois, ce petit frère mort à l’âge de 7 ans, abandonné par les adultes et retrouvé inerte sur le sol froid et crasseux d’une cellule. Si elle n’avait eu les larmes aux yeux à chaque fois, j’aurais probablement simplement pensé que cette histoire ressemblait à s’y méprendre à un mauvais Dickens.

Là où Charles a gagné en superbe, c’est qu’il ne s’est pas contenté de disparaître, non… il a eu l’outrecuidance de réapparaître.

Ainsi, très tôt, par un de ces matins blancs recouverts d’une fine couche de rosée gelée, alors que Jeanne touillait mollement son café au lait, que Léopoldine finissait de réajuster ses cheveux en chignon, et que chacun s’éveillait sans réelle conviction, on avait frappé.

Surprise que quelqu’un se présente aux aurores, et devinant peut-être inconsciemment que quelque chose de grave était sur le point de se jouer, la maison s’était brusquement tue, laissant en suspens tout mouvement. Toc toc toc, avait alors fait de nouveau la porte, un peu plus fort.

Jeanne avait jeté un regard inquiet à sa mère. Et bien, va donc ouvrir bécasse !

Toc toc toc, insistait-on, tandis que la petite se dirigeait vers l’entrée. De l’autre côté se tenait un homme approchant de la quarantaine, la face burinée par le vent marin et déformée par un sourire approximatif. Charles était de retour après près de dix ans d’absence.

Sa fille, bien évidemment, sa toute petite fille qui s’était depuis changée en femme, le dévisageait, tentant désespérément d’identifier l’inconnu qui se dressait devant elle. Léopoldine qui suivait, elle, l’avait immédiatement reconnu. Charles

Son Charles. Dix ans en arrière, dix ans à fixer l’horizon, dix ans à affronter la vie seule. Dix ans moins un enfant, dix ans plus un fantôme.

Il avait tendu les bras vers elle, laissant tomber les tissus bigarrés qu’il tenait, et l’avait attirée contre son torse, puis serrée, serrée, serrée si fort, comme pour lui faire la promesse de ne plus jamais repartir. Léopoldine était désemparée, elle ne cessait de pleurer tout en lui souriant, lui agrippait le visage et le fixait longuement pour s’assurer que c’était bien son mari. Elle l’embrassait, le couvrait de baisers, l’ensevelissait sous un amour qu’elle avait dû contenir pendant une décennie. Puis, subitement, elle s’était dégagée de son étreinte et l’avait giflé sans ménagement. Salaud, où étais-tu tout ce temps ?!

Jeanne assistait perplexe à la scène, sa jeune sœur cachée derrière elle. Dis Jeanne, c’est qui le Monsieur ?

Charles leur raconta alors, comment son bateau avait été pris dans une terrible tempête, comment les hommes avaient lutté, bravant la fureur des vagues, comment une fois le pire passé, ils n’avaient su se repérer, et comment après des jours de dérive, ils avaient finalement accosté sur les rives chinoises.

Bien sûr, tout cela n’avait aucun sens. Qui pourrait croire qu’on arrive en Chine en partant de Nantes sans le vouloir vraiment ? Qui, surtout, pourrait gober, qu’on peut rester presque dix ans coincé à l’autre bout du monde, sans pouvoir ni rentrer au bercail, ni donner signe de vie ?

Pourtant, ni Léopoldine, ni ses filles, ne semblèrent douter un instant des chimères de mon arrière grand-père. Son histoire nous a ainsi été contée mille fois, tous réunis autour du feu, les parents buvant du café brûlant dans de fines tasses de porcelaine chinoise, les enfants se couvrant la tête de larges chapeaux coniques en bambou, vestiges de l’Odyssée de Charles.

En grandissant, en ressentant à mon tour cette envie furieuse de disparaître, j’ai commencé à douter que mon arrière grand-père ait jamais mis un pied en Asie. Peut-être a-t-il vraiment gagné la Chine sur un navire de marchandises, mais il me semble plus que probable qu’il a seulement écumé les bars à putes de Nantes pendant près de dix ans. Ma théorie intime, c’est qu’un matin, étouffé par la vie, par son quotidien et ses ennuis, il a préféré fuir.

Cet après-midi, en regardant ma grand-mère hésiter entre deux pâtes de fruits, je me dis que finalement, elle est certainement la moins lâche d’entre nous, puisqu’elle, subit sa disparition.

Aujourd’hui était un de ses « bons jours ». Elle semblait de retour parmi nous, me reconnaissait et s’inquiétait de mes derniers résultats scolaires. Je la sens maintenant commencer à fatiguer, à divaguer, à dériver tel le bateau de Charles.

« T’ai-je déjà parlé de mon père ? » articule-t-elle péniblement d’une voix de petite fille. « Oui mamie, mais raconte-moi encore, raconte-moi encore… » lui dis-je en pressant fermement sa main ridée, comme pour la retenir encore un peu.

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