Les mauvaises filles

« Je n’exhibe jamais ma vulgarité, j’attends qu’elle se manifeste d’elle-même » C. Bukowski

– « Ça suinte ». Il venait de t’interpeller à travers le bar et te dévisageait désormais avec aversion.

– « Pardon ? »

– « Tu suintes, tu pues le cul ! », avait-il répété avec véhémence. Il t’avait craché cela en pleine face, comme il l’aurait fait d’un glaviot.

Tu t’étais figée, et avais alors délicatement souri à l’invectiveur. Tu t’étais approchée nonchalamment de lui, avais doucement incliné la tête vers sa joue couperosée et lui avais susurré à l’oreille, en prenant bien soin de détacher chaque syllabe : « Je sais. C’est comme ça. Ça a toujours été comme ça et ça sera toujours comme ça ». Il avait été surpris par ta désinvolture, le con.

Ce genre de scène, à quelques variantes près, tu en as déjà vécu des centaines. Tu en vivras d’autres et tu t’en moques un peu.

Tu es ce qu’on appelle couramment une dépravée, une radasse, une salope, une allumeuse ou encore une traînée. Moi, je préfère nous nommer les mauvaises filles. J’y vois des herbes folles asphyxiant les jolies fleurs.

Pourtant, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec le sexe, tu le portais déjà en toi dans tes tendres années, et tu pourrais être encore vierge que ça rayonnerait quand même de toi. Ça, c’est cette lueur particulière au fond de tes yeux, c’est la superbe qui accompagne chacun de tes gestes, c’est l’éclat particulier de ton rire, c’est l’odeur fauve qui émane de ton corps. Tu es née comme ça et tu crèveras comme ça.

C’est ainsi. Tu auras passé ton enfance à griffer les fillettes et à t’écorcher les genoux en suivant les garçons jusqu’en haut des cimes. Tu auras passé ton adolescence à raccourcir tes jupes, à affûter tes regards pénétrants, et à t’habituer, bravache, aux regards haineux des autres filles. Tu auras, d’expérience, vite assimilé que les autres femmes sont pires que les hommes. Elles te détestent par instinct et te rêvent au bûcher.

Marie, tes parents ont-ils inconsciemment choisi ce prénom et en saisissent-ils aujourd’hui toute l’ironie ? Je me souviens qu’un jour, tu m’avais raconté, les larmes aux yeux, comment ton père t’avait contemplée avec fascination alors que tu enfilais ta première paire de talons hauts et que tu tournais fièrement sur toi-même. Il est probable que ce jour là, tu as véritablement pris conscience de notre malédiction. Du haut de tes 15 ans, et 9 cm, tu n’avais encore rien expérimenté et pourtant, devais déjà assumer le lourd tribut de ta race.

Oh certes, au début, tu as bien essayé de le cacher… mais pas plus qu’on ne peut masquer la grâce, on ne peut dissimuler le vice. Tu as tenté de le camoufler sous des airs de garçonne, de rester en retrait de la meute, mais ce fût peine perdue. Ils le sentaient en toi, comme la brebis devine le loup tapi à l’orée du bois. Tu as donc, de guerre lasse, fini par cesser de lutter et par t’abandonner à ta nature.

Tu as dès lors suivi l’itinéraire classique des mauvaises filles. Tant qu’à être désignée coupable d’un crime, autant l’avoir commis. Tu t’es ainsi perdue dans les bras d’hommes plus ou moins bien intentionnés à ton égard, fuyant les amoureux et privilégiant les vils. Tu as offert tes charmes aux moins-disants, parce qu’il fallait ternir cette aura maléfique, l’ensevelir sous des mains sales, l’étouffer sous le poids d’inconnus. Tu pensais, encore, naïvement, être en mesure de t’en délester. Pourtant à chaque fois que tu faisais mentir ton prénom, c’était une braise que tu attisais, nourrissant involontairement le feu qui s’embrasait en toi.

J’aurais voulu te rassurer, te dire que ça finirait par passer avec les années, que cette flamme s’estomperait à défaut de se consumer, et que bientôt, promis, tu n’aurais plus à supporter les regards pesants des hommes, ni à subir les attaques des braves filles. J’aurais aimé te montrer l’exemple, m’assagir ou mûrir, me lover dans l’ennui d’une vie facile et sans aspérités, mais je n’ai pas eu ce choix… C’est une croix, un fardeau à porter, le prix à payer d’un héritage ancestral, de cette époque maudite, où les femmes comme toi et moi, dansaient nues autour de feux ardents et à gorges déployées, crachaient des serpents en renversant leurs têtes en arrière…

Je sais que parfois tu te sens honteuse d’être une mauvaise fille. Pourtant, ma douce, ma sœur, qu’est-ce que ça peut faire au fond, qu’ils ne t’épousent pas, qu’ils t’espèrent sans lendemain, qu’elles t’envient ou te jugent ? Tu brilles comme un astre dans l’obscurité de leurs nuits. Ils tournent autour de toi, comme mille insectes insignifiants, attirés par la lumière de ton corps, et se brûlent les ailes lorsqu’ils te frôlent.

Tu es ce que tu es. Ça se dégage de toi et tu n’y es pour rien. Alors cesse de t’excuser d’exister.

Comme toi, j’ai essayé de me renier, j’ai essayé, vraiment. J’ai aimé des gentils garçons, j’ai joué le rôle de la femme parfaite (j’ai même fait des gâteaux le dimanche), j’ai arrêté de danser avec mon âme, comme une pute, comme ils disent, j’ai refermé mes cuisses, j’ai étouffé mes fureurs et mes envies.

Mais l’illusion s’est rapidement dissipée. Paf, a fait en explosant, la bulle de chewing-gum de l’ingénue hâbleuse.

J’ai arrêté de museler mes passions, elles avaient plus à dire que moi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *