Amitiés sincères

« Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent »

G. Apollinaire – Cors de chasse

J’étais sincère, tu sais. Vraiment. J’étais sincère, quand je t’ai dit que nous pourrions devenir amis.

Je le pensais dur comme fer, j’avais envie d’y croire, et j’aurais même pu me battre pour.

Et puis, comme toutes les promesses qu’on s’est faites, ma bonne volonté s’est évaporée. A l’instant même où, je t’ai entraperçu, de dos, dressé face à cet alignement de bouteilles. Agitant ta tignasse châtain, tu scrutais chaque étiquette et jetais vaguement des œillades à ta montre, te demandant si j’allais finir par arriver, oui ou merde, car tu t’étais juré de te coucher tôt (pour une fois).

Si je n’ai aucune mémoire des prénoms, j’ai celle des gestes. Depuis toujours, je reconnais les gens à leur allure. A une façon de se mouvoir, de passer une main derrière une nuque, à une démarche, à un haussement d’épaules, parfois même seulement, à une cigarette tenue du bout des doigts. Je peux identifier quelqu’un en ne voyant qu’une parcelle de sa peau.

Ce soir là, donc, tu te détachais de la foule par ta simple manière de déchiffrer un étal de bouteilles de vin. Certainement parce que je t’ai déjà admiré, de dos toujours, à scruter le liquide ambré de cent flacons de Cognac. Je suppose.

Tu t’es finalement retourné, et, à travers les visages des personnes qui s’interposaient entre nous, tu m’as reconnue. Tu n’as semblé ni ravi, ni ému. Tu m’as simplement vue. Peut-être as-tu immédiatement discerné, au fond de mes yeux, que je venais sur le champ de renier tous mes serments ? Que j’allais vouloir jouer, tricher même, car j’ai depuis longtemps déchiré les règles du jeu.

A l’origine de ce moment, il y eut tout d’abord un appel nocturne de ta part, quelques semaines plus tôt. Certes, ce n’est pas exactement l’origine de cette histoire, mais tu la connais déjà, et elle a, tu en conviendras, assez peu d’intérêt.

A l’origine donc, il y eut une nuit et un revirement. Il y eut moi, allongée sur le ventre, regardant, interdite, ton numéro s’afficher au bout de mon bras. Moi, fixant mon téléphone vibrant, tel un petit animal à la lente agonie duquel j’aurais assisté, paralysée. Moi, te résistant, pour une fois. Moi, ne te répondant pas. Non.

Puis, le répondeur sursautant et moi, fébrile, sautant sur l’appareil pour entendre ta prose. Moi, t’écoutant débiter une sombre histoire de clés perdues et de canapé. Tu as par le passé été plus inspiré…

Au lever du jour, comme je le fais si bien, j’avais toutefois culpabilisé et t’avais écrit quelques mots pour m’enquérir de ta survie à la nuit. Comme tu le fais si bien, tu m’avais répondu plusieurs heures plus tard, de façon lacunaire et désinvolte. Il avait fallu moins de dix échanges pour que tu avoues n’en vouloir qu’à mon cul. Les jeux sont faits.

Nous voici donc revenus à la case départ, à ceci près que cette fois, je ne ressentais plus rien pour toi, et que toi, tu avais le cœur brisé. Elle était partie, et tu te noyais dans des verres de whisky. Elle était partie, et passant en revue ton catalogue de prétendantes, à la lettre V (en fin de répertoire donc), tu t’étais remémoré nos joyeuses nuits. Elle était partie, et tu revenais, parce que c’est toujours plus facile de chasser le gibier lorsqu’il est apprivoisé. La triche, encore.

Faisant preuve d’une once d’amour propre, je t’avais néanmoins opposé un refus, une fois, puis deux. La troisième fois, surtout pour la forme, d’accord. Tu avais déjà gagné et tu le savais très bien. Mais toi, comme moi, faisions semblant de croire que les dés n’étaient pas pipés. Tu cherchais à te servir de moi pour te rassurer et panser tes plaies, je comptais bien me servir de toi pour épancher mes envies. Donnant-donnant, pas de perdant.

S’en étaient suivies des semaines à se chercher, de multiples réclames insomniaques, portes ouvertes enfoncées et autres coups d’épées dans l’eau.

Quand j’ai finalement croisé ton regard, dans ce bar à vin surchauffé, tu avais entre-temps asséché tes larmes et déjà trouvé une remplaçante à ta dame de cœur. Tu as cette aptitude versatile à être capable au matin, de geindre sinistrement tel un loup blessé au flanc, et avant même la tombée de la nuit, de chanter les louanges de ta dernière conquête tel un rossignol ravi. Tes complaintes comme tes cantiques ne valent rien, mais ils ont le mérite d’être bien joués.

Je me suis donc assise en face de ton sourire insolent. Nous avons échangé quelques banalités, sur nos amourettes, nos carrières respectives, nos envies et nos peurs. Nous avons ri, nous avons joué à celui qui craquerait le premier. Je me foutais bien de l’avertissement que tu m’avais glissé entre deux gorgées de vin, consistant à m’annoncer que tu avais fait une rencontre « décisive ». Encore ?

Finalement, fatalement, nous nous sommes embrassés. Ou bien t’ai-je embrassé et t’es-tu laissé faire contre ton gré ? L’honnêteté intellectuelle voudrait que j’admette que tu t’es subtilement débattu. L’honnêteté émotionnelle voudrait que tu avoues qu’il s’agissait surtout d’une grotesque simulation de ta part. Soit, j’ai donc, de force, apposé mes lèvres sur les tiennes, et glissé ma langue entre l’interstice de tes dents. Tu avais ce soir là, un goût de tabac blond, d’inachevé et de Bourgogne légèrement bouchonné.

J’ignore lequel de nous deux a perdu ou gagné, au moment je me suis hissée sur la pointe des pieds pour atteindre ta bouche. Je sais seulement que j’étais sincère, vraiment, quand je disais que nous pourrions être amis. Naïvement, j’ai toujours pour ta gueule de marquis d’opérette et tes manières de Rastignac, une tendresse infinie. Je t’adore autant que tu m’exaspères. Et ce sont des mots d’amour, je crois…

Je dois toutefois admettre que tu avais raison. Ce désir si fort qui nous a unis un temps, et nous lie semble-t-il encore, paraît empêcher toute amitié sincère. Notre duo est intrinsèquement placé sous le signe de l’ambigüité.

Je me dis cependant qu’un jour, quand ton dos aura cédé sous le poids de ton égo, que les rides m’auront ensevelie, que nous aurons épuisé nos vies dans des histoires indigentes, qu’il ne restera ni espoir, ni envie, alors peut-être que ce jour là, peut-être, nous pourrons être amis.

« Ne regrette pas ce qui t’a fait sourire », ai-je lu un jour en croquant dans un fortune cookie. « Ne regrette pas ce qui t’a fait jouir », t’écrirais-je aujourd’hui, si nous étions amis.

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