Du sable sous mes pieds

« Je me demande si ce n’est pas ça, le vrai, le très grand amour : deux êtres qui ne se rencontrent pas. »

R. Gary – La Danse de Gengis Cohn

La première fois que je t’ai vu, j’étais accompagnée. C’était à un dîner chez un de tes amis, un de tes meilleurs amis pour être plus précise. Je suppose qu’il t’avait invité pour avoir ton aval sur ma personne, sur mon cul à tout le moins.

Je n’étais pas là pour toi. Tu m’as pourtant déconcentrée en un seul regard. Mais, je n’étais pas, là, pour, Toi. Je me le suis martelé toute la soirée, tu sais ?

J’étais moi-même venue avec une amie à la demande de notre hôte. De toute évidence pour t’occuper dans la perspective d’une migration vers sa chambre. A l’époque, j’étais beaucoup plus jeune, probablement plus docile, plus inconséquente en tout cas, c’est certain. Bref, j’étais venue avec une amie pour te distraire tandis qu’un autre m’embrassait.

Las, tu nous avais interrompus, entrant sans frapper et simulant la surprise. Oh pardon !

Je sais désormais, après t’avoir croisé depuis près de 10 ans, avoir pu observer tes réactions, tes rites et tes manies, que c’était – bien sûr – volontaire. Te souviens-tu seulement ?

La seconde fois, c’était quelques semaines plus tard. Même lieu. Mêmes convives. Je me souviens qu’on avait diné d’un poulet au fromage blanc. C’est drôle comme certaines choses nous marquent, et d’autres non. J’ai oublié les noms et visages des autres invités mais le menu est resté gravé dans ma mémoire. Je me rappelle aussi m’être terriblement ennuyée. M’être demandée pourquoi j’étais là. D’être repartie en me disant qu’il y avait eu un problème d’ordonnancement, qu’il aurait fallu rebattre les cartes, que rien, ce soir là, n’avait eu le moindre sens. Ton ami aussi commençait à se lasser, du reste. Mais qu’est-ce que je foutais là, au lieu d’être dans tes bras ?

La troisième fois qu’on s’est revus, c’était au moins une année après cet effroyable dîner, au cours d’une énième soirée. Je ne connaissais personne. C’est un peu une de mes spécialités d’ailleurs, d’accepter des invitations, tout en sachant que je prends le risque de finir par siroter un gobelet de rosé tiède dans un coin, feignant l’air aspiré par mes pensées.

Je ne suis pas vraiment sauvage pourtant, mais disons que je suis inconstante. Je suis capable du pire comme du meilleur. Je peux être terriblement sociable, et alors finir la soirée avec 15 nouveaux amis Facebook au compteur, danser sur les tables, rire franchement avec de parfaits inconnus (mes nouveaux amis), voire, les jours les plus fastes, consoler les peines de cœur des autres filles présentes.

Parfois à l’inverse, je n’en suis pas capable. Alors engluée dans une timidité gauche, je me contente de balbutier quelques mots, de me faufiler péniblement pour attraper deux cacahuètes, pour enfin gagner un recoin sombre où patienter jusqu’à ce que je puisse m’éclipser poliment. J’envie alors ces filles capables de danser sur les tables, de rire franchement avec de parfaits inconnus ou d’écouter aimablement leurs semblables se confier sur leurs peines de cœur.

Ce soir là, étant dans un de ces jours de peu, j’avais pensé que tu ne me reconnaîtrais pas et n’avais donc pas jugé bon de venir te saluer. Tu m’avais détrompée en venant m’embrasser amicalement. Comme je ne décrochais pas deux mots, tu avais fini par disparaître, happé par une fille que j’avais trouvée plus belle que moi. J’avais décidé de rentrer quelques minutes plus tard, tandis que tu l’embrassais à pleine bouche. Elle n’était pas si jolie, pourtant.

Contre toute attente, tu m’avais écrit le lendemain, pour me demander de te pardonner de ne pas avoir pris le temps de plus me parler. Trop de monde, être partout et nulle part, la musique trop forte, tout ça, tout ça… Aucun souci, je me suis bien amusée !

Puis d’autres fêtes, d’autres sourires confus, d’autres messages maladroits, d’autres non-dits. Se sont ainsi écoulées sept années.

Sept années au cours desquelles nous n’avons fait que nous croiser. Nous rapprocher, pour mieux nous éloigner, puis nous retrouver, et de nouveau nous séparer. Vague qui se forme, se dresse fièrement, se rompt férocement contre les rochers, et se retire lentement tout en striant le sable. Vague qui nous ramène toujours l’un vers l’autre, avant de nous emporter loin de l’autre au gré des courants.

Bien sûr au cours de ces années, nos mains, nos lèvres, nos corps se sont touchés… mais plus comme on se frôle dans une foule compacte. Nous étions toujours trop en couple, ou pas assez sérieux. Mais nous étions là, imperceptibles et patients, imprégnés dans nos chairs et nos mémoires. J’ai peuplé tes insomnies, tu m’as chuchoté des airs suaves de Miles Davis, j’ai enterré tes messages sous d’autres en piles, tu as disparu cent fois pour mieux réapparaître dans un haussement d’épaules.

Nous n’avons fait que nous manquer.

Plus récemment, nous nous sommes revus un peu, puis très régulièrement. Nous nous sommes retrouvés dans le même lit, à écouter des disques de Duke Ellington, à refaire le monde (le grand et le petit), et à baiser aussi. Je me suis laissé bercer, allongée dans ton hamac, les pieds traînant nonchalamment dans le vide, fixant le plafond défraîchi, tandis que tu me contais des histoires d’art contemporain, de galerie, de famille, d’ennui et d’envies. C’était bien, vraiment, mais pas suffisant.

Surtout, tout cela avait une saveur amère, pareille à celle d’un café de station service pris à la va-vite avant de redémarrer en trombe pour atteindre sa destination avant la tombée de la nuit. Nous le savions tout deux, ceci n’était qu’un entre-deux, et bientôt tu devrais repartir, parce que c’était prévu, à défaut d’être voulu.

Ainsi te voilà, de nouveau, loin de moi. Alors bien sûr, tu continues à m’envoyer mille baisers nocturnes, parfois même des réservations d’avion, et autres promesses de ballades en Fiat 500 sous la torpeur piémontaise. Bien sûr que je te manque, mais de ces jolis serments de nuit, ne reste plus au petit matin, que l’odeur âcre des cendres d’un feu éteint.

Certes, je reste ton phare, scintillante lumière persistante, qui t’attire vers la rive, te guide et t’extirpe hors de la rage de tes tempêtes noctambules. Oui, je suis ton phare, celle qui se dresse, fière et solitaire, au milieu des tréfonds de ton âme. Ma lueur veille sur tes angoisses, telles d’effroyables marins luttant contre les flots, mais jamais ne dépasse les limites de mes côtes.

Pleutre, je préfère en effet contempler la mer, les deux pieds ancrés dans le sable. Voilà pourquoi, je vais rester sur le bord, à doucement laisser l’eau s’insinuer puis filer entre mes doigts de pieds. Simplement debout sur le rivage, à te faire de grands signes de la main, tandis que tu t’éloigneras encore plus au large.

Je n’y peux rien, pardonne moi, mais je n’ai jamais vraiment été rassurée lorsque je n’ai plus pied. Je n’y peux rien, pardonne moi, mais je n’irai pas à Turin.

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